Agis et ne laisse personne décider à ta place, tu es maître de ta vie et de tes choix
Najat M'jid./DR
Madame M'jid, depuis quand luttez-vous pour les Droits de l'Enfant et pourquoi cette lutte ?
J'ai commencé en même temps que ma pédiatrie, il y a plus de 20 ans.
C'était à Bordeaux. Là, pendant mes 4 années de spécialisation, j'ai travaillé comme bénévole dans un centre d'enfants qu'on appelait "Enfants Marginaux". Il accueillait les enfants qui étaient en conflit avec la loi, qui avaient des problèmes, et donc j'y consacrais une après-midi par semaine.
Après, en continuant de travailler dans cette structure, je me suis intéressée à toute la dimension pédiatrie sociale. Lorsque vous êtes amenée à soigner un enfant, obligatoirement vous devez tenir compte de l'environnement éducatif, relationnel, économique…vous êtes de plus en plus touchée et interpellée par ça.
Quand je suis rentrée au Maroc, j'ai exercé en clinique, et en même temps je voulais bénévolement me consacrer aux enfants, continuer dans cet axe, et j'ai commencé par les enfants abandonnés. Mais je ne me suis pas arrêtée aux soins. Si vous voulez, il y a 2 façons de faire les choses, assurer le soin et ne pas s'occuper du reste, ou s'occuper aussi de tout ce qu'il y a autour: le lien avec les parents, la situation des enfants, économique, sociale et juridique.
Que cachent ces quelques mots, les "Droits de l'Enfant" ?
La Convention compte une quarantaine d'articles. Mais je vais essayer de résumer le principe.
Ils sont basés sur quatre grands principes. Le droit à la survie, à la vie et au développement ; Le droit à la non discrimination ; Le droit à la participation, et donc à l'information, c'est-à-dire que l'enfant doit être considéré comme un acteur, une force de proposition. Le quatrième principe, la tête de chapeau, c'est l'intérêt supérieur de l'enfant. Ça veut dire que quelle que soit la décision que l'on prend, elle doit tenir compte de l'intérêt supérieur de l'enfant.
Depuis que vous avez commencé votre lutte pour les Droits de l'Enfant, quels progrès avez-vous notés et quels sont les points qu'il faut encore améliorer ?
Sur le plan avancées, il y en a eu beaucoup. D'abord sur le plan des lois, le Maroc a ratifié toutes les conventions internationales qui ont trait à l'enfant, et nous avons l'obligation d'harmoniser ces textes nationaux avec les instruments internationaux, ce qui a été fait.
A titre d'exemple, l'interdiction du travail des enfants de moins de 15 ans, l'obligation de scolarisation des enfants jusqu'à l'âge de 15 ans révolus, la majorité pénale qui est passée à 18 ans, la considération de l'enfant en danger et l'enfant nécessitant protection, tout cela est très important. Tout enfant victime de violence, qu'elle soit physique, sexuelle, psychologique ou sociale, est considéré comme un enfant en danger nécessitant protection. C'est très important au niveau de la législation.
Sur le plan politique, les grandes lignes sont la révision de la kafala, la création de services comme l'unité de protection de l'enfance, les cellules de lutte contre la violence à l'égard des enfants dans les tribunaux et dans les hôpitaux, la création de l'Observatoire National de Droits de l'Enfant, la promotion de l'éducation non formelle pour les enfants qui ont été exclus du système, l'accès à une bourse pour les familles qui n'ont pas les moyens d'envoyer leurs enfants à l'école…
A côté, il y a tout le travail qui a été fait dans le cadre associatif pour le Droit des Enfants. Et maintenant, avec l'Initiative Nationale de Développement Humain (INDH) depuis 2005, il y a tout un programme de lutte contre la précarité dans lequel les enfants ont une place importante.
Mais nous avons encore des problèmes. La protection des enfants, ce sont plusieurs acteurs, les ministères, tous, et les politiques locales. Or, nous observons un grand déficit de coordination. Chacun intervient dans son domaine, il n'y a pas de circulation de l'information, et très peu de complémentarité. Vous avez des actions qui ne couvrent pas tout le territoire marocain, et des services qui ne sont pas de proximité.
Si l'accès à l'éducation a été encouragé, les écoles ne sont pas toutes de qualité.
Autre point important, dans les quartiers, vous n'avez pas de système de médiation et de programmes d'accompagnements familiaux. Il ne faut pas oublier que pour qu'un enfant puisse s'épanouir,
il doit se trouver dans un cadre familial cohérent, apte à assurer son développement et sa protection.
Le grand problème au Maroc, c'est aussi que nous n'avons pas, ou très peu, de travailleurs sociaux et d'éducateurs spécialisés dans le domaine de l'enfance.
Pour finir, il y a tout le problème d'une société dont il faut changer les comportements. Ceux d'employeurs qui continuent à exploiter les enfants, ou de parents qui continuent à être violents avec leurs enfants et à ne pas assurer leur protection. Enfin, il faut changer les attitudes de la société qui juge des enfants parce qu'ils sont à la rue ou des filles qui ont été violentées.